Travailler à la Eagle Pencil

Pendant au-delà  de 60 ans, la compagnie Eagle Pencil a été une des entreprises les plus identifiées à la vie industrielle de Drummondville.  Elle a embauché selon les époques entre une quarantaine d’ouvriers et jusqu’à 245 (en 1975). Les conditions de travail n’étaient certes pas idéales en 1931, alors que sévissait la crise économique; Thérèse Grandmont, embauchée à 14 ans comme inspectrice, se souvient des longues semaines de travail qui s’étalaient sur cinq jours et demi, jusqu’au samedi midi, pour totaliser 48heures. Le salaire horaire dans les années 1930 était de 35c pour les femmes et de 45c pour les hommes (moyenne de 40c), mais certains employés travaillaient à la pièce, ce qui leur assurait 10-15c de plus l’heure. Ces salaires se comparaient avantageusement à ceux versés dans l’industrie textile à cette époque (30c en moyenne). Les ouvriers étaient regroupés au sein de l’Association des employés du crayon de Drummondville, qui négocia pour eux des conditions de travail sans doute acceptables, car « aucun différend ouvrier n’est venu interrompre les travaux de cette usine » selon les propos du maire Marcel Marier en 1956. Les séances de négociations étaient souvent qualifiées de cordiales et de franches; au pire, un dirigeant parlera en 1967 de relations ouvrières parfois difficiles, mais toujours de bonne foi. Les employés obtinrent le paiement à temps et demi au-delà de 48 heures, des congés payés, la création d’un fonds de pension dès 1941, une semaine de vacances annuelles en 1948, sans parler des augmentations de salaires habituelles. Tous les employés partaient pour le congé de Noël avec douze douzaines de crayons, gracieuseté de la direction; Thérèse Grandmont se fit un jour donner une pleine boîte de crayons destinés au rebut, qu’elle distribua aux enfants du voisinage.

Les bonnes relations tiennent sans doute à la personnalité du directeur de l’usine, Leonard C. Felser; né en Autriche, immigré aux États-Unis, il était entré au service de la Eagle Pencil en 1902, puis avait dirigé l’usine de Drummondville depuis l’ouverture en 1931 jusqu’à sa retraite en 1952. Malgré une physionomie sévère, il avait la réputation d’être un homme généreux et sympathique, bien apprécié des employés.  Retraité, il resta à Drummondville. À la suite de son décès à l’âge de 90 ans, le 25 février 1973, un journaliste loua ses qualités d’humaniste philosophe, jouissant de l’estime de toute la population, aimant la nature et les animaux, distribuant de judicieux conseils aux gens qui le rencontraient. Il aura été le personnage le plus marquant de la Eagle Pencil pendant ses 65 années de présence à Drummondville.

Jean Thibault

 

VISUEL : Photographie de la quarantaine d’employés de la Eagle Pencil en 1936, sur laquelle nous identifions le gérant, M. Felser, qui se tient debout au centre à l’arrière. (SHD, Collection Maurice Vallée; P147-A03)