Le Roi de la rivière Saint-François en exil !

 

Dans une ère où les changements climatiques sont au cœur des enjeux à la fois environnementaux, sociaux, politiques et économiques, il est plus que jamais pertinent de se questionner quant à notre impact sur notre milieu de vie. Il est parfois difficile de saisir cet impact dans le moment présent. C’est pourquoi l’histoire nous permet de prendre du recul et d’observer les conséquences des choix que nous avons faits comme société. Le cas du saumon de la rivière Saint-François en est un bon exemple.

Entre les années 1850-1880, la rivière Saint-François regorge de Salmo Salar, plus couramment appelé saumons de l’Atlantique. Il est même dès lors surnommé le Roi saumon. On ne saurait trop insister sur l’importance de ce poisson dans les premiers temps de la colonie. De par la pêche, il s’illustre non seulement comme le loisir sportif principal des colons, mais représente également un élément indispensable à leur subsistance. Bien que Drummondville ne soit pas un lieu propice au frayage du poisson, une fosse exceptionnelle se trouve devant les chutes Lord permettant au Salmo Salar de se rassembler et d’attendre une crue lui permettant de sauter les chutes. Il peut par la suite poursuivre sa route dans les tributaires en amont afin de se reproduire, puis finalement faire demi-tour jusqu’à la mer où il pourra se nourrir et croître à nouveau.

Il est bien connu que le saumon retourne toujours dans sa rivière d’origine. C’est pourquoi à l’époque, chaque année, la présence de ce poisson est phénoménale dans la Saint-François à la hauteur de notre ville. À un point tel, qu’au courant de l’année 1874, on érige des estrades en bois au-dessus de la fosse à saumons afin de permettre un accès privilégié à ce spectacle majestueux, où des dizaines et des dizaines de bêtes aquatiques bravent les chutes de par leurs sauts spectaculaires pouvant aller jusqu’à trois mètres de haut. Dans les rapports de 1873 et 1874 du garde-pêche Hugh W. Austin, nous apprenons qu’il considère que la rivière Saint-François est plus prometteuse qu’aucune autre rivière de la province. Il pouvait y compter de 30 à 40 saumons par minute, et releva que le plus gros saumon n’y étant jamais pêché pesait 43 livres ! Malheureusement, les premiers dangers menaçant la présence du saumon de l’Atlantique dans notre rivière sont dès lors déjà en place.

Très tôt, le braconnage et la surpêche deviennent une nuisance. En effet, plusieurs utilisent les estrades afin de pêcher le saumon à l’aide de dards, ce qui à l’époque est pourtant interdit. Des permis de pêche au coût de 3,00 $ sont instaurés et deviennent obligatoires. Au cours de la saison 1874, sept permis sont livrés et plus de 250 saumons pesant de 8 à 14 livres y sont pêchés. Mais la pêche n’est pas le seul problème. Au tournant du XIXe siècle, les barrages et les moulins à scie occupent de plus en plus d’espace au sein du paysage riverain du bassin Saint-François. Les barrages empêchent le saumon de remonter le courant causant une première disparition.

Heureusement, plusieurs mesures sont prises afin de forcer la construction de passes migratoires permettant le retour en force, quoique temporaire, du Roi saumon. Hélas, la pollution causée par l’exploitation forestière engendre rapidement une seconde disparition. Cette industrie répand dans l’eau des milliers de tonnes de bran de scie et d’acides toxiques pour les œufs de poissons, les empêchant donc de frayer. Une solution est proposée ; brûler les sciures plutôt que de les déverser dans la rivière. Les coûts d’une telle manœuvre rebutent les propriétaires de moulin à scie, et les dirigeants politiques, main dans la main avec les barons du bois canadiens, s’assurent qu’aucune mesure légale ne puisse ralentir leur production. De plus, les besoins hydroélectriques exigent des barrages toujours plus haut et l’industrie du bois de pâte remplace celle du bois de charpente, déversant davantage de produits polluants dans les eaux. Avant même que sonne le glas de l’année 1900, le prestigieux saumon disparaît de ce qui fut autrefois considéré comme son royaume.

Kévin Lampron-Drolet

Visuel : Rapides de la rivière Saint-François, sous le pont de l’Intercolonial, entre 1899 et 1919.

Source : SHD, Collection régionale ; C1-9.5-38