Le grand brasier de l’été 1826

 

Drummondville, mois de juin 1826. Le chef-lieu de la petite colonie de la rivière Saint-François, fondée onze ans auparavant, compte alors une centaine d’âmes, pour la plupart des vétérans-soldats de la guerre anglo-américaine. Dire que les débuts de la colonie n’ont pas été faciles pour ces derniers serait un euphémisme : la qualité du sol déçoit, les premières récoltes sont peu généreuses, les rations promises par la Couronne sont nettement insuffisantes, sans compter les nombreux départs et l’épidémie de petite vérole qui menace la population déjà fragilisée par le dur labeur et le manque de nourriture. Néanmoins, certains choisissent de rester pour affronter leur destin.

La société naissante est multiethnique et regroupe Anglais, Canadiens, Écossais et Irlandais, mais également des Italiens, des Polonais, des Suisses et quelques Français. Au fil des saisons, ces hommes de guerre sont devenus des hommes de paix. Ils construisent des cabanes en bois et s’installent à demeure, défrichent leur terre, l’essouchent et la mettent en culture. L’essentiel de l’économie locale repose toujours sur l’agriculture de subsistance, les surplus à commercialiser se faisant tout aussi rares que les routes nécessaires au transport des marchandises.

Dédiés corps et âme à la colonisation, les habitants ne sentent pas l’empressement de financer les services communautaires de la colonie tout comme ils ignorent les avantages d’une organisation municipale élue. Le fondateur de l’établissement, le lieutenant-colonel Frederick George Heriot, y règne en maître, cumulant notamment les fonctions de juge de paix et de distributeur officiel des terres. L’abbé John Holmes veille à garder les catholiques loin des « fumisteries protestantes » et à limiter les mariages mixtes, tandis que le pasteur anglican Samuel Simpson Wood règne avec peu d’autorité sur ses ouailles, qui délaissent sans couvert ses sermons du dimanche pour faire chantier.

Ainsi, à l’été 1826, le hameau compte une trentaine de bâtiments, pour la plupart des petites maisons rudimentaires, deux chapelles, un presbytère, deux auberges et un magasin général. Le bois étant à l’honneur, la rusticité est présente en tout lieu, mais fait la fierté des colons qui ont tout bâti de leurs mains. Puis, la sécheresse qui sévit au Bas-Canada depuis le début de l’été bouleverse une fois encore l’avenir des habitants alors qu’un feu dévastateur rafle une bonne partie des bâtiments qui forment l’ébauche du village à naître. L’incendie fait rage les 25 et 26 juin 1826. Dans une lettre anonyme, un témoin raconte les conséquences du sinistre :

« Jeudi matin, nous avons été alarmés, cette fois pour voir la destruction de toutes les maisons du village, excepté trois, qui, avec les deux églises [catholique et anglicane], ont été sauvées ; trente bâtiments, avec toutes les clôtures, ont été consumés en moins de deux heures. Le colonel Heriot a perdu une maison et un autre bâtiment dans le village, mais son habitation a échappé et sert d’asile à quelques-uns des incendiés ».

La catastrophe provoque une nouvelle vague d’exode chez les colons. Malgré tout, certains demeurent dans la région et s’entêtent à tout reconstruire. Ils transforment l’épaisse forêt des cantons en champs de blé, à la hache et à force de bras les arbres géants en maisons confortables ; munis de pics et de pelles, ils creusent les fossés, les rigoles et convertissent les chemins rocailleux en routes carrossables, pour que d’autres viennent se joindre à eux.

 

Visuel : Esquisse du village de Drummondville vers 1875, par Jane Ann Millar.

Source : Canadian Illustrated News, 11 mars 1876.