Alexandre Menut, l’aubergiste gentilhomme

Au tournant du dix-neuvième siècle et jusqu’au milieu des années 1800, les Chutes Hemming étaient connues sous le nom de Chutes Menut, nommées en l’honneur de l’aubergiste Alexandre Menut, l’un des premiers colons de la région installé ici bien avant la fondation de Drummondville. L’histoire de ce pionnier est fascinante. Né en France en 1736, il émigre au Canada peu après la Conquête et s’installe à Québec. La suite de ses aventures nous transporte au pied de la basse-ville, en décembre 1775…

Le colonel américain Benedict Arnold vient tout juste de s’emparer de la Taverne de Menut, une auberge pouvant accueillir plus de deux cents convives, qu’il monopolise pour y établir son quartier général durant le siège de Québec. Chassé de son établissement, Alexandre Menut laisse ses fourneaux, ses chaudrons et ses chambres confortables aux soldats de l’Armée continentale et se réfugie dans la haute-ville…

Des murs fortifiés de Québec, l’aubergiste français assiste alors impuissant aux tirs d’artillerie de ses compatriotes anglais et canadiens qui tentent de déloger les troupes étasuniennes emportant avec la force de leurs boulets de canon les cloisons, les fenêtres et la cheminée de sa propriété. Une fois la victoire britannique sonnée et les vestiges de son auberge libres de toute présence américaine, Menut formule auprès des autorités de la ville une réclamation pour les dommages subis durant le siège et fait reconstruire son établissement. Sa renommée de grand chef, notamment de cuisinier du gouverneur Carleton, le précède toujours après l’invasion américaine et la Taverne de Menut continue de réunir durant les années suivantes tout le gratin et les bonnes fourchettes de la capitale.

Pour une raison inconnue, durant la décennie 1780, le ténor des bons plats délaisse son bonnet blanc et vend son équipement de cuisinier à l’encan pour goûter aux exaltations de la vie de capitaine. Il fait alors l’acquisition d’un voilier qu’il nomme La Marie probablement en l’honneur de sa douce, Marie Deland, avec qui il aura cinq enfants : Alexandre (fils), Guillaume, Christopher, Henry et Isaac. En 1786, de retour sur le plancher des vaches, Menut vend son voilier et tente fortune, cette fois-ci à titre de marchand.

Devenu prospère, le négociant fait aménager dans sa résidence une salle de théâtre où sont jouées de 1790 à 1793 les pièces classiques des grands dramaturges anglais et français, dont celles de Molières, bien entendu. Sa popularité grandissante et sa réputation d’honnête marchand bien établi dans la capitale, Alexandre Menut tente sa chance en politique et est élu en 1796 comme membre de la Chambre d’assemblée du Bas-Canada.

Toujours député en 1802, ce dernier se porte acquéreur d’une terre dans le canton de Simpson, sur la rive nord de la rivière Saint-François, à proximité des chutes qui accueilleront plus tard le barrage Hemming, et y fait construire une auberge-taverne où il passe les derniers jours de sa vie. Peu après s’être réconcilié avec son premier métier, Alexandre Menut, l’aubergiste gentilhomme, capitaine patenté, marchand populaire et homme politique méconnu, s’éteint sur son domaine, en 1804. Depuis quelques années, une rue porte son nom à Drummondville – elle relie le boulevard des Pins et la rue Lesage – et rappelle sa mémoire.

À la suite de son décès, son épouse Marie Deland reprend la maison-relais aux pieds des rapides et continue d’y accueillir les voyageurs qui naviguent sur la Saint-François et qui s’y arrêtent en raison de la grande chute le temps de manger, boire et dormir avant de portager et de reprendre leur chemin là où la navigation redevient praticable. Cette dernière occupe d’ailleurs cette parcelle de terre jusqu’à sa mort, en 1824. Un siècle plus tard, tout près de l’ancienne auberge des Menut, la Southern Canada Power fait construire le complexe hydroélectrique Hemming, nommée en l’honneur de Edward John Hemming, l’un des derniers propriétaires du domaine avant la construction du barrage.

 

Visuel : Vue aérienne de la Centrale hydroélectrique Hemming, Drummondville, 1925.

Source : Société d’histoire de Drummond, Collection régionale ; C1-2.4C19.